Efficience des marchés : de la théorie à la pratique… (suite et fin)

Après avoir vu avant-hier ce qu’était la notion d’efficience appliquée aux marchés financiers, puis creusé un peu la problématique associée à la constitution d’un portefeuille efficient, nous nous étions arrêtés hier sur une question : est-ce que tous ces travaux de modélisation, d’appréciation et gestion du risque, dans le but d’obtenir une performance maximisée, fonctionnent ?

Eh bien pas vraiment, car comme souvent, il y a un bel écart entre la théorie et la pratique. Le « bêta » par exemple n’est que très rarement stable dans le temps. Sa valeur dépend également très fortement de la période et de la durée considérée.

Et la principale raison de ces limites de fonctionnement tient dans la notion d’efficience des marchés prise comme hypothèse de départ…

Rappelons sa définition : l’efficience des marchés est une hypothèse qui veut que dans un marché suffisamment important et suffisamment bien informé, les cours reflètent toujours le juste prix car les opérateurs réagiraient correctement et immédiatement aux informations qui leur parviennent…

Rappelons également que ceci a été établi dans les années 50, alors que nous étions dans une situation très différente de celle de nos jours, très loin de disposer des moyens de communication d’aujourd’hui, mais dans un marché beaucoup plus restreint et beaucoup plus au mains des professionnels. Pourtant, ces théories n’ont jamais autant été utilisées et reprises que sur ces 15 ou 20 dernières années !

D’ailleurs, que ce soit dans les années 50 quand les acteurs étaient bien moins nombreux, ou aujourd’hui où la planète entière ou presque peut intervenir sur les marchés financiers, comment croire que tous les opérateurs puissent réagir immédiatement aux informations qui leur parviennent, et surtout correctement, aussi bien informés soient-ils ? Que veut d’ailleurs dire « correctement » ?

N’y a t’il qu’une seule façon d’analyser une information, d’analyser un bilan ou les résultats d’une entreprise ? Bien sûr que non, et c’est d’ailleurs ce dont on s’aperçoit très rapidement en comparant les travaux des différents analystes financiers. Que dire alors de la masse de tous les investisseurs, particuliers comme professionnels ?

Sans parler des délits d’initiés, il n’est pas possible, même aujourd’hui avec internet et tous les moyens de communication dont nous disposons, que les opérateurs réagissent simultanément et « correctement » aux informations qui leur parviennent. Et pourtant, on ne peut pas dire que nous ne sommes pas dans un marché suffisamment important et suffisamment bien informé.

Mais le niveau de formation, les objectifs et les intérêts de chaque investisseur sont tellement différents qu’il n’est pas possible de considérer qu’ils vont réagir « correctement » ou en tout cas de concert.

Des approximations et simplifications de ce genre se retrouvent à tous les niveaux de la chaîne. Ainsi, le MEDAF s’appuie sur le postulat que l’espérance de rentabilité d’un titre s’ajuste à l’équilibre au niveau des anticipations des investisseurs.

Mais quel est ce niveau d’anticipation des investisseurs ? Il suffit déjà de comparer les anticipations des principaux analystes financiers de la place pour s’apercevoir qu’elles n’ont rien de convergeant… Comment existerait-il alors un niveau d’équilibre, d’autant que les intérêts des uns et des autres sont souvent très différents ?

Et que dire de l’influence des produits dérivés, sur lesquels il arrive même qu’il y ait plus de fonds investis que sur le sous-jacent, influant donc sur ce dernier souvent sans rapport avec une quelconque analyse fondamentale du titre.

Expliqué autrement, toutes ces théories et modélisations partent du principe que l’évolution d’un cours serait uniquement le fait d’informations et donc de données fondamentales, et qu’il n’y aurait qu’une façon de les interpréter et de les analyser. Or c’est oublier toute la partie psychologique que l’on peut retrouver au niveau de l’analyse technique, de plus en plus influente sur l’évolution même des marchés financiers.

Bref, cela fait beaucoup de réserves pour une seule et même hypothèse !

Et il existe encore bien d’autres limites, qu’il m’est difficile d’aborder ici sans vous détailler plus toutes ces théories…

Autant dire que si tous ces travaux ne sont peut être pas à jeter à la poubelle, ils me semblent bien inutilisables pour optimiser la gestion d’un portefeuille ou même en évaluer le risque. J’irai même jusqu’à dire que ces théories et modélisations sont à l’origine de la crise financière qui a servi de déclencheur à la crise économique actuelle. Ce ne sont bien entendu pas les seules causes, mais elles y ont contribué, faussant complètement l’appréciation du risque de la part de tous les intervenant de la place utilisant ce type de modèles…

Il semble donc que nous soyons à l’aube d’un profond changement dans l’approche que nous devons avoir des marchés financiers et de la constitution de portefeuilles dits efficients. Les banques et autres acteurs financiers sauront-il prendre le virage pour éviter une nouvelle crise ? Et quelle approche avoir pour mieux coller à la réalité des marchés ? S’il est facile de critiquer, il est bien plus difficile de proposer et de construire. Mais il faudra bien passer par là… A bon entendeur 😉

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